Ma pratique naît d’une fascination pour ce qui se dérobe au regard : la mémoire, les traces, les flux, les transformations silencieuses du vivant, tout ce qui nous traverse et nous constitue sans nécessairement se donner à voir.
Peindre me permet d’approcher cet imperceptible.
J’aime penser qu’en tant qu’artiste, nous avons cette chance singulière : pouvoir imager l’invisible.
Donner une forme à une mémoire, une sensation, une pensée, une absence.
Les faire devenir matière, lumière, transparence, strate ou fragment, puis pouvoir les partager, les transmettre au monde.
Mon travail se construit ainsi à la frontière du visible et de l’invisible, de l’intime et de l’universel, du corps et de sa mémoire.
Je puise volontiers dans mon propre vécu.
Non pour le raconter, mais parce qu’il constitue le territoire que je connais de l’intérieur.
Il devient un point d’ancrage à partir duquel je peux interroger quelque chose de plus vaste.
Je crée un lien entre le monde et mon monde.
Au fil de ma pratique, le corps s’est imposé comme un territoire privilégié de recherche.
Baignoires, boîtes de Pétri, radiographies, fragments anatomiques, os ou membranes apparaissent moins comme des sujets que comme des passages.
Ils évoquent ce qui contient, protège, conserve, révèle ou garde la trace.
La matière occupe une place essentielle dans cette recherche.
Je la superpose, l’efface, la laisse apparaître. Je travaille les strates, les transparences, les coulures et les flux.
J’aime ce moment où la matière semble acquérir son propre comportement, lorsqu’elle évoque à la fois une peau, un paysage, une cellule, une cicatrice ou quelque chose dont on ne saurait véritablement donner le nom.
La lumière participe de cette même recherche. Elle traverse, révèle ou dissimule.
Elle permet parfois de regarder au-delà de la surface et de faire apparaître ce qui semblait enfoui.
Mes œuvres se situent quelque part entre mon monde et le monde.
Elles naissent d’une expérience intime mais n’ont pas vocation à en imposer le récit. Je ne cherche pas à délivrer un message unique ni à conduire le regard vers une interprétation déterminée.
Chacun peut y reconnaître sa propre mémoire, son propre corps, une fragilité, une disparition, une naissance, une transformation — ou simplement une matière, une lumière, une sensation.
C’est peut-être là que se situe pour moi l’essentiel : créer un espace suffisamment intime pour être sincère et suffisamment ouvert pour devenir celui de l’autre.
Donner une présence à ce qui, autrement, resterait invisible.
